Décadence de l’occident

Mario Vargas Llosa The guardian.com

Mario Vargas Llosa
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Suite aux élections européennes, les ennemis populistes de l’euro et de l’UE ont fait une irruption torrentielle. Pendant ce temps, les Etats Unis se retirent discrètement de leur rôle de leadership démocratique et libéral.

 Par Mario Vargas Llosa (prix nobel de littérature 2010)

01.06.14 dans l’édition électronique du journal El País

 

Même si en apparence, les partis traditionnels – de droite et de gauche – ont gagné les élections au Parlement Européen, en réalité, les deux partis ont perdu des millions de voix et le fait principal de cette élection reste l’irruption torrentielle dans presque toute l’Europe de partis d’extrême droite et d’extrême gauche, ennemis de l’euro et de l’Union Européenne qu’ils veulent détruire pour voir ressusciter les vieilles nations, fermer les frontières aux migrations et proclamer sans honte leur xénophobie, leur nationalisme, leur filiation antidémocratique et leur racisme. Qu’il y ait des nuances et des différences entre eux n’empêche pas la tendance générale vers un courant politique qui jusqu’à présent paraissait minoritaire et marginale et qui – dans cette joute électorale – a démontré une croissance spectaculaire.

Les cas les plus emblématiques sont en France et en Grande Bretagne. Le Front National de Marine Le Pen, qui, voilà quelques années n’était qu’un groupuscule excentrique, est devenu le premier parti politique français et disposera de 24 sièges au Parlement Européen et l’UKIP, parti de l’indépendance du Royaume Uni, qui non seulement a dérouté les conservateurs et les travaillistes mais en plus s’est transformé en formation politique plébiscitée dans le berceau de la démocratie. Les deux organisations sont des ennemies déclarées de la construction européenne et veulent l’enterrer avec la monnaie commune, lever des barrières inexpugnables contre une immigration qu’ils jugent responsables de l’appauvrissement, du chômage et de l’augmentation de la délinquance dans toute l’Europe occidentale. L’extrême droite triomphe aussi au Danemark, en Autriche les europhobes du FPO avoisinent les 20 %, en Grèce l’extrême gauche Syriza a gagné les élections et le parti néo-nazi Aube Dorée (10 % des suffrages) enverra trois députés au Parlement Européen. Ces mêmes catastrophes, (en pourcentages plus faibles) se sont déroulées en Hongrie, Finlande, Pologne et d’autres pays européens où le populisme et le nationalisme renforcent aussi leur poids électoral. Les mouvements anti-systèmes peuvent enterrer, tôt ou tard, l’Union Européenne.

Certains commentateurs se consolent affirmant que ces résultats dénotent un vote de rage, une protestation momentanée plus qu’une transformation idéologique du vieux continent. Il est sûr que la crise qui a généré de très hauts niveaux de chômage et une baisse du niveau de vie restera encore plusieurs années et tout indique que cette chute politique que montre ces élections ne sera pas passagère, probablement qu’elle durera et pire qu’elle pourra s’aggraver. Avec quelles conséquences ? La plus évidente concerne l’intégration européenne, à moins qu’elle ne s’arrête net, sera beaucoup plus lente que prévue, avec la quasi certitude qu’il y aura un détachement des pays membres. Le Royaume Uni par exemple semble déjà dans un processus irréversible. Traquée par les mouvements anti-systèmes chaque fois plus robustes qui opèreront en son sein comme la cinquième colonne, l’Union Européenne sera de plus en plus désunie et ébranlée par des crises, des politiques décevantes et une contestation permanente qui, à plus ou moins long terme, pourront l’enterrer. De cette façon, le plus ambitieux des projets démocratiques international coulera et l’Europe des nations régressera curieusement vers les extrémismes ceux là mêmes qui étaient à l’origine des massacres vertigineux de la 2ème guerre mondiale. Mais l’époque n’est pas la même et si ce cataclysme ne survient plus, la décadence économique et politique suivra inévitablement sous l’ombre vigilante du nouvel empire russe.

En même temps que je me renseignais sur les résultats des élections européennes, je lisais dans le dernier numéro de « The American Interest », la revue que dirige Francis Fukuyama (mai et juin 2014) une fascinante enquête intitulée « America self-contained » ? (qu’on pourrait traduire par « L’Amérique plonge-t-elle ? ») dans laquelle une quinzaine d’imminents analystes américains de disciplines différentes examinent la politique extérieure du Président Obama. Les coïncidences  sautaient au visage. Non pas parce qu’aux USA, on assisterait à une irruption du populisme nationaliste et fasciste qui risque d’anéantir l’Europe mais parce que – avec des méthodes différentes – le pays qui occupait jusqu’à présent le leadership de l’occident démocratique et libéral, va discrètement s’exempter de ses responsabilités pour se confiner, sans traumatisme ni nostalgie, dans des politiques intérieures chaque fois plus déconnectées du monde extérieur et acceptant malgré lui dans ce monde globalisé sa condition de pays détrôné et mineur.

Sur les raisons de cette « décadence », les critiques divergent, mais tous s’accordent pour dire que cette décadence se reflète dans la politique extérieure dans laquelle Obama, avec l’appui sans équivoque de la majorité de l’opinion publique. Systématiquement, les USA se sont débarrassés des responsabilités internationales : son retrait d’Irak d’abord puis d’Afghanistan après deux échecs évidents puisque dans les deux pays l’islamisme radical, destructeur et fanatique poursuit son chemin et remplit les rues de cadavres. D’un autre côté, le gouvernement des Etats Unis s’est laissé pacifiquement dérouté par la Russie et la Chine lorsqu’il a menacé d’intervenir en Syrie pour mettre fin à l’usage de l’arme chimique sur les populations civiles par le gouvernement de El Asad. Non seulement, il n’est pas intervenu mais il a toléré sans protestation que ces deux puissances aient poursuivi d’apporter les fournitures et des armes létales à cette dictature. Même Israël s’est offert le luxe d’humilier le gouvernement des USA lorsque celui-ci, à travers les engagements du secrétaire d’Etat Kerry, essaya une fois de plus de ressusciter les négociations avec les palestiniens. L’Etat hébreu les a ouvertement sabordées.

De nouvelles formes d’autoritarisme, comme la Russie et la Chine, ont pris la place des plus anciennes.

Selon l’enquête de « The American Interest », cette situation n’est pas accidentelle et ne peut être attribuée au seul gouvernement d’Obama. Il s’agit là d’une tendance qui vient de loin et qui a trouvé ses racines dans la crise financière qui frappa avec une grande violence le peuple américain. L’occasion pour ce phénomène de croître et de se manifester à travers un gouvernement qui a même osé la matérialiser. Les Etats Unis s’attachent à régler ses propres problèmes et à retrouver les hauts niveaux de vie quitte à abandonner son leadership en Occident et les interventions extérieures qui ne les concernent plus directement ni ne représentent une menace immédiate pour leur sécurité. Cette position fait l’objet de critiques entre l’élite et l’opposition républicaine. Pour autant, dans l’opinion publique une majorité d’américains disent que les Etats Unis doivent cesser de se sacrifier pour les « autres », plonger dans des guerres très coûteuses tant sur le plan financier qu’humain. Le tout dans un contexte de rareté du travail, de niveaux de vie qui baissent pour le citoyen moyen.

Quelles conclusions tirées de tout cela ? La première, c’est que le monde a changé beaucoup plus que ce nous pensons et que la décadence occidentale, tant de fois pronostiquée dans l’histoire par les intellectuels sibyllins et amateurs de catastrophes, est devenue une réalité.

Décadence pourquoi ? Avant tout, dans le rôle majeur qu’avaient les européens et les américains dans le passé immédiat pour de nombreuses choses positives mais aussi dans certaines choses plus mauvaises. La dynamique de l’histoire du monde ne s’appuie plus désormais seulement dans cette région du monde. Peu à peu d’autres régions et pays imposent leurs modèles, leurs usages, leurs méthodes au reste du monde. Cette décentralisation de l’hégémonie politique ne serait pas forcément mauvaise si, comme le pensait Francis Fukuyama lors de la chute du mur de Berlin, la démocratie libérale s’épancherait dans toute la planète en éradiquant les régimes totalitaires pour toujours. Malheureusement, cela ne s’est pas passé ainsi, au contraire. De nouvelles formes de régimes autoritaires sont apparues comme la Russie et la Chine. Ils ont remplacé les précédentes et c’est bien la démocratie qui commence à reculer et à se réduire partout affaiblie par les chevaux de Troie qui ont commencé à s’infiltrer dans ce qu’on croyait être des citadelles de la liberté.

Traduit par XPB

 

 

 

 

 

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