Sécheresse artificielle pour les fermiers californiens

Corine Lesnes est correspondante du « Monde » à Washington

Article du 2 mai sur Le Monde en ligne

Pour les fermiers de Californie, « la sécheresse est artificielle »

Si vous passez par la vallée de San Joaquin, les agriculteurs vous le diront. Cette sécheresse est « artificielle ».
Certes, il n’a pratiquement pas plu de l’année. Certes, c’est la troisième année de disette. Mais il ne s’agit « pas d’un problème d’hydrologie », affirme Bill Diedrich, membre d’une famille d’agriculteurs depuis l’arrivée d’Allemagne de l’arrière-grand-père en 1892 :
« C’est une sécheresse créée par l’homme. »
Les fermiers ne contestent pas la réalité du changement climatique. Ils sont les premiers à constater que l’accumulation de neige diminue, et que les années à pluie sont plus intenses. Mais pour eux les pouvoirs publics ne s’adaptent pas assez vite. Il faut stocker l’eau quand il en tombe et modifier les réglementations qui donnent la priorité aux poissons.
Bill Diedrich fait tous les matins le tour du propriétaire dans son pick-up, ses lunettes de glacier sur le nez. Il roule sur les talus, au bord des canaux d’irrigation. D’un coup d’œil, il mesure l’état des oignons, l’avancée des asperges. Pour un endroit attaqué par l’une des sécheresses les plus sévères de l’histoire, la vallée est étonnamment verte. Les amandes sont déjà sur les arbres, les grenades parées de leurs fleurs rouges.

L’aqueduc de Californie traverse la propriété de Bill Diedrich, mais cette eau-là n’est pas destinée aux fermiers. Elle est réservée aux habitants de Los Angeles.
Le paysage est trompeur. Les fermiers vivent sur leurs dernières réserves. Cette année, Bill Diedrich a laissé tomber le coton. Faute d’irrigation, il a mis 80 hectares en jachère, sur les 610 hectares de son exploitation. En vertu d’un système hautement complexe — et vieux de près d’un siècle — l’eau qui descend de la sierra est répartie de manière inégale entre les fermiers. Cette année, Bill a eu droit à 10 % de l’allocation normale. Mais certains n’ont rien eu du tout, comme ce voisin qui cherche à vendre un de ses tracteurs. « Ses amandiers commencent à se tasser », constate le fermier, le cœur serré.

Sauver les amandiers : c’est la priorité. Les arbres représentent un gros investissement.
Ce n’est pas la première sécheresse en Californie. Les anciens se souviennent du choc de 1977, lorsque des vergers entiers avaient dépéri. En 2011, année faste, les fermiers ont reçu 80 % de leur ration. En 2013, 20 %. « Zéro pour cent, ça n’était jamais arrivé », indique Joe Del Bosque, membre de la commission sur l’eau mise en place par l’Etat. Surtout, c’est la troisième année de sécheresse consécutive. Le 26 avril, le gouverneur, Jerry Brown, a publié une déclaration d’état d’urgence — la deuxième en trois mois — demandant aux habitants de réduire leur consommation d’eau de 20 %. « Les conditions d’extrême sécheresse vont encore empirer pendant l’été », a-t-il averti.

Dans la vallée de San Joaquin, les exploitants sont réduits à des dilemmes dramatiques. La tomate ou la luzerne ? Le melon ou le broccoli ? Quoi sacrifier ? Faut-il construire un puits, au risque de s’endetter pour 1 million de dollars alors qu’il va peut-être tomber des cordes l’an prochain ? « C’est l’un des jeux de société les plus compliqués qu’on puisse inventer », grince Bill Diedrich. La California Farm Water Coalition estime que 3 200 kilomètres carrés, soit près de 10 % des terres cultivées, pourraient être laissées en jachère en 2014. Or la Californie assure 60 % de la production nationale de fruits et de noix et 51 % de ses légumes. Les prix agricoles pourraient flamber dès cet été.

Les agriculteurs essaient en priorité de sauver les amandiers. Il y a trente ans, la vallée de San Joaquin était plantée de céréales, d’orge, de tomates. L’irrigation est devenue tellement onéreuse — avec le goutte-à-goutte à la racine même des plantes — que les exploitants se sont reconvertis dans des cultures plus rentables. La production d’amandes a doublé depuis 2006 dans la vallée. Elles consomment beaucoup d’eau. Mais quiconque accuse les agriculteurs de ne pas se soucier de l’environnement par appât du gain n’a pas vu Bill Diedrich sauter de sa camionnette, armé d’une sonde métallique qu’il s’en va planter sous un bosquet. « Voilà, triomphe-t-il, en retirant la tige. A cette profondeur la terre est sèche. On n’arrose pas une goutte de plus que nécessaire. »

Dans la vallée de San Joaquin, c’est la révolte contre les écologistes et les réglementations propoissons.

La pénurie a encore accentué les « guerres de l’eau », comme l’a remarqué Barack Obama quand il est venu en février à Firebaugh en faisant immédiatement part de son intention de ne pas s’en mêler. Président de la Coalition latino pour l’eau, Joe Del Bosque avait été choisi pour recevoir le président dans sa ferme. Aujourd’hui, ce fils de migrant est à la tête d’une exploitation qui emploie plus de 300 ouvriers pour récolter les melons. « L’an dernier, j’ai acheté des réserves d’eau malgré le prix astronomique, soupire-t-il. Heureusement ! C’est la seule eau qu’on aura cette année. » Cela suffira pour les asperges, les amandiers, mais pas pour tous les melons. « On en vient à sacrifier la production qui créée des emplois », se désole-t-il.

« Les gens devraient avoir la priorité sur les poissons. »
Quelque 20 000 emplois de travailleurs agricoles sont menacés. Le président a promis une aide d’urgence de 183 millions de dollars, mais les fermiers ne décolèrent pas. Ils veulent de l’eau. Et ils savent qu’il en reste, plus haut vers le nord, dans les réservoirs. Pour eux, la sécheresse est surtout artificielle. « C’est une sécheresse causée par l’homme », accuse Joe Del Bosque. « Un problème de stockage », renchérit Bill Diedrich.
Les responsables de l’Etat n’ont pas stocké l’eau au moment des grandes inondations de 2012. Et maintenant qu’il n’a pratiquement pas plu de l’hiver, il faut partager le peu qui reste dans les réservoirs avec l’écosystème, les poissons et les défenseurs de l’environnement…

The Farmer’s Daughter est une ancienne prétendante au titre de Miss California
Devant le restaurant The Farmer’s Daughter, il reste un panneau datant de la dernière manif : « L’homme plutôt que le poisson ! » La « fille du fermier », LaVonne Allen, est aussi épouse et belle-sœur d’agriculteur. « Et ancienne prétendante au titre de Miss Californie », se flatte-t-elle. Son restaurant, qui est le dernier non mexicain de la commune, est le QG des antiécolos. « A chaque fois qu’il est question de construire un barrage, ils trouvent une espèce à protéger, un poisson, une grenouille… », s’exclame-t-elle. L’an dernier, les Allen ont éliminé le coton pour la première fois. Cette année, ce sont les melons. « D’accord, on a une assurance qui paie plutôt bien, reconnaît Joel, le mari. Notre revenu est garanti. Mais ça ne résout pas le problème. »

Depuis la grande sécheresse des années 70, des réglementations protègent l’écosystème, réduisant la part d’eau dévolue à l’agriculture. Les fermiers sont unanimes à réclamer une révision de la loi sur les espèces en danger. « Los Angeles consomme la même quantité qu’il y a vingt ans, explique Joe Del Bosque. Ici, on produit 30 % de plus avec 30 % d’eau en moins. Comment se fait-il que l’environnement ait besoin d’autant ? Et quel est le résultat ? C’est bien de chercher à améliorer l’écosystème, mais nous, on veut subsister ! »

Mes réactions
Tout est résumé dans cet article. Le problème est planétaire et vous trouverez partout dans le monde des problématiques identiques. J’ai lu les commentaires de cet article. On retrouve toujours les mêmes arguments sur la nécessité de changement de modèles de productions agricoles, sur le modèle agro-business à bout de souffle et meurtrier d’une nature idéalisée. J’entends tout cela mais il faudrait entendre aussi que ce modèle tant décrier aujourd’hui n’est que la résultante d’un modèle développé par la société qui souhaite une alimentation abondante, la moins chère possible et tout cela pour 7 milliards d’humain. Avouons que la tâche est particulièrement difficile sur le plan agronomique mes confrères et moi-même ne savons pas faire de l’abondance de denrées alimentaires sans eau. C’est un principe biologique simple que tout le monde comprend en arrosant son géranium sur le balcon. Rajoutons à tout cela l’endettement des paysans et la course effrénée sur les rendements pour répondre aux banquiers, aux investisseurs de tout poil (qui parfois financent les fonds de pension de retraite …). La spirale est infernale lorsque en plus, il faut accepter que cette eau doit aussi servir à la nature et sa biodiversité qui sont les garants de la survie de l’espèce humaine à moyen et long terme.

Comme en Europe du Sud, les californiens connaissent des années de grande pluviométrie et des périodes plus ou moins longues de sécheresse. C’est la résultante du changement climatique et nous devons nous préparer à gérer ces extrêmes qui deviendront récurrents. Le stockage de l’eau qui tombe en abondance certaines années est une solution, la recherche de nouveaux systèmes agronomiques, de nouvelles espèces moins gourmandes, de nouveaux modèles agro-économiques sont autant de chantiers qu’il est urgent d’ouvrir avant de parler de canaux, de pompages profonds, ou d’autres solutions qui ne consistent qu’à répondre à une demande urgente en eau mais qui ne font que reculer et aggraver la situation. Pour revenir au stockage, les techniques existent et constituent dans un premier temps une vraie réponse pour accompagner cette nécessaire évolution.
J’avais fait appel aux « hommes de l’eau » dans un de mes précédents articles (voir sur ce même blog). L’ingénierie de l’eau est urgente et devrait être inscrite dans tous les programmes nationaux qui vont devoir gérer ces questions à très court terme.

XPB

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