Les vieilles du Canal de Beaucaire

quai de Beaucaire perso

 

 

 

Parfois, la Méditerranée nous souffle un vent doux. Le ciel se charge de nuages qui n’ont pas envie de s’arrêter sur les plaines. Tout en s’amusant dans ce ballet improvisé, ils nous laissent passer une lumière tamisée agréable. Tout à commencer ainsi sur les quais de Beaucaire ce dimanche 30 mars 2014. Des gens étaient assis sur les bancs publics, deux grands-mères issues d’un autre temps vêtues de noir exprimant un deuil douloureux mais presque folklorique de l’Espagne qu’elles avaient sûrement laissée voilà plus de quarante ans pour suivre leurs maris maçons. Leurs mots m’étaient familiers. Et je ne pouvais m’empêcher de les regarder et de penser à ma mère et à toutes les femmes de mon enfance. Une autre vieille dame s’est rapprochée d’elles. Elle était voilée, aucune ambiguïté sur ses origines maghrébines. Elle s’est adressée aux femmes assises comme à de vieilles amies dans un français impeccable alors que ses « copines » s’exprimaient dans un mélange épouvantable de français et d’espagnol que mes oreilles reconnaissaient bien malgré tout. Leur discussion portait sur des travaux de coutures, des techniques d’ourlets et je ne sais trop quels termes dignes des meilleurs ingénieurs en couture. Elles se parlaient comme dans des milliers de villes méditerranéennes des choses de la vie, le sourire et les rires meublaient les échanges des femmes. Sans a priori, sans rejet, la vie semble douce sur les quais de Beaucaire. Il fait chaud et les bateaux amarrés dansent mollement sur les eaux du canal. Carte postale diront certains, non une vérité simple d’un dimanche après-midi dans cette ville.

Quelques minutes plus tard, j’allais affronter des décomptes interminables des voix de cette élection municipale. Le reste, on le connaît, un candidat du FN seul devant tous, profitant de la discorde des autres candidats et surtout de soutiens sulfureux venus des ténors des partis historiques pour soutenir un candidat qui n’avait aucune chance d’être élu et surtout pour préparer le boulevard de la réussite du candidat d’extrême droite. Histoire de voir (comme ils disent), de jeter aux orties cette magnifique petite ville du bord du Rhône, riche de son histoire, de son brassage, de son ouverture vers la Méditerranée. L’amertume, la colère et la tristesse ont envahi toute la salle de la mairie. Sonné et abasourdi, j’ai regardé arriver la brigade anti-criminelle, les policiers commençaient à protéger ce bâtiment public. Là où on se marie, où on parle de fêtes, de sports, de culture, de budget, du social, … ce soir la police a envahi les lieux et la peur a pris le dessus lorsque des centaines de jeunes des quartiers populaires ont envahi la place pour crier leur révolte.

Je ne suis pas resté plus longtemps, je voulais revenir les bords du quai pour retrouver des repères familiers. Les vieilles sont rentrées chez elles. Elles devaient regarder la télévision ou bien elles reprenaient leurs travaux de couture.

Je ne pense pas revenir à Beaucaire, les vieilles continueront leur discussion technique sur la couture sur les bords du Canal.

Elles resteront dans mes souvenirs longtemps, ce sont des résistantes.

 

XPB

 

 

 

 

 

 

 

 

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