Loup dans les Cévennes

Dans un mes précédents articles sur le loup (mars 2013), j’évoquais la question du retour et de l’installation du loup dans les zones méditerranéennes. Sans vraiment trancher pour ou contre sa présence. Les témoignages des principaux concernés – à savoir les éleveurs – contribuent à alimenter ce débat écologique qui enflamme les milieux concernés. Objectivement, je pense qu’il ne faut plus avoir d’ambiguïtés, la position du Parc National des Cévennes contre la présence de ces grands prédateurs est juste d’un point de vue strictement écologique. Si je prends ma casquette d’agronome, je ne peux que souscrire à cette position difficile. J’ai repris un article de Georges Zinsstag, éleveurs de moutons dans les Cévennes gardoises avec son aimable autorisation. Sa position est claire, sans a priori et très objective sur la situation : la présence du loup n’est pas compatible avec les systèmes pastoraux méditerranéens.

loup gris italien

loup gris italien

La position du conseil d’administration est claire et elle a rassuré les éleveurs et le monde agricole. Elle permet que le débat sur le loup sorte du schéma d’affrontement entre environnementalistes et corporation agricole. A mon avis, la ligne de désaccord est ailleurs. Elle porte sur notre conception du rapport Homme – Nature : soit l’Homme est à l’extérieur de la Nature, et en tant qu’intrus il perturbe une nature qui serait harmonieuse sans lui. Le loup a alors toute sa place. Soit l’Homme fait partie de la Nature, il a sa place dans l’écosystème, et dans ce cas il faut faire des choix. C’est la position du Parc (des Cévennes) qui estime que, dans nos territoires, les activités pastorales, par le maintien de milieux ouverts, permettent à un grand nombre d’espèces de faune et de flore de se maintenir et s’y développer. Si le loup menace la pérennité des activités pastorales, il menace l’équilibre global et donc cette biodiversité (inféodée à ces milieux exceptionnels depuis des millénaires lorsque les premiers éleveurs de moutons s’installèrent dans ces régions).

Notre position contre le loup est motivée par des raisons économiques et sociales. Les éleveurs de moutons, en particulier ceux des zones méditerranéennes, cumulent une importante série de contraintes :

–         celle du climat méditerranéen : il n’y a de l’herbe que pendant 3 à 4 mois et le reste de l’année il faut mobiliser d’autres ressources, transhumer, nourrir à l’intérieur … Ceci nous oblige à travailler sur des grandes surfaces avec un faible chargement ;

–         celle des structures, notamment en Cévennes, où le micro-parcellaire avec de nombreux propriétaires souvent absentéistes entraîne une grande précarité en terme de maîtrise du foncier ;

–         celle du coût de la main d’œuvre.

A un moment où le renouvellement de génération devient de plus en plus difficile, où la recherche de modernisation inclut une réduction de la contrainte du gardiennage pour permettre aux éleveurs une vie familiale et sociale meilleure, il nous paraît insensé de vouloir rajouter une contrainte de protection contre le loup. Toutes les projections nous montrent qu’une vraie prise en charge financière des surcoûts ferait exploser le budget du Plan Loup, qui est déjà à des millions d’euros.

Dans notre cas, les brebis, de début juin à début août, mangent la nuit à cause de la chaleur. Le grillage de nos parcs ne représentant évidemment aucun obstacle pour le loup, ce système de conduite est vulnérable. Nous avons un chien de protection – un patou. Mais nous savons que, si le troupeau se disperse trop, ou si les loups arrivent en meute, le patou ne représente plus qu’une protection partielle. Combien faut-il alors en avoir ? en dehors des coûts d’entretien conséquents de ces gros chiens, cela pose aussi la question de la sécurité : certains éleveurs se retrouvent au tribunal à cause de leur patou.

Les défenseurs du loup ne nous reprochent pas seulement de la mauvaise volonté pour changer nos systèmes et habitudes, mais ils revendiquent aussi le retour du « sauvage ». Je peux comprendre que les gens qui vivent en milieu urbain avec la nature domestiquée à l’excès, des espaces verts, ressentent le besoin de « sauvage ». Pour nous, il suffit d’avoir la fenêtre ouverte la nuit pour entendre la « nature sauvage » ; et cette nature, dans laquelle nous exerçons notre métier, nous montre chaque année à quel point notre place est provisoire.

Pour toutes ces raisons, c’est avec un sentiment de désespoir que nous voyons l’arrivée du loup. Comment maintenir notre activité, comment installer de nouveaux agriculteurs – éleveurs pastoraux, quand on rajoute des contraintes aux contraintes ? La société a-t-elle déjà fait un choix  ou nous sommes voués à disparaître ?

Georges Zinsstag – Eleveur de moutons

Article paru dans le magazine du PN des Cévennes « de serres en valats » novembre 2013

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