Gynerium et William H.Hudson

Gynerium

Gynerium

Ce matin, je prenais la fraîcheur de ce mois de novembre dans mon jardin. Les rayons de soleil sont encore là dans notre midi, seule l’humidité sur l’herbe me rappelle l’automne. Au beau milieu de mes quelques ares jardinées trône un imposant Gynerium appelé communément Herbe de la Pampa. Je ne le taille jamais, il grossit à vue d’œil, il est devenu le royaume du chat et des étourneaux qui s’acharnent tous les printemps à lui arracher des feuilles coupantes pour confectionner leur nid.

Je commençais à détester cette plante. Tout les experts la désignent comme invasive et ses feuilles abrasives ne donnent pas envie de la côtoyer. Puis, je me suis rappelé un passage du livre du naturaliste William H.Hudson : Sous le vent de la pampa (Ed. hoëbeke). Cet écrivain m’a replongé dans la nostalgie presque mélancolique (donc maladive) qui m’a envahi lorsque j’ai foulé le sol de la pampa et de la Patagonie. Sentiments qui m’envahissent encore lorsque les lumières du ciel bas d’hiver du midi me plongent dans ces terres magiques du fin fond de l’Argentine.

Je ne résiste pas à reprendre l’intégralité de cet extrait et à vous le faire partager. Je suis sûr que vous ne regarderez pas de la même manière l’Herbe de la Pampa qui s’installe tranquillement dans votre jardin.

Sur le terrain humide et argileux prospère la majestueuse herbe des pampas (Gynerium argentum) dont les pointes atteignent souvent une hauteur de huit ou neuf pieds. J’ai parcouru bien des lieues à cheval, au milieu de cette herbe dont les épis plumeux arrivaient à la hauteur de ma tête et la dépassaient souvent. Il me serait impossible de donner une idée même approximative de l’exquise élégance, à certains moments et en certaines saisons, de cette reine des herbes qui fait la gloire principale de la solitude pampéenne. Tout le monde la connaît à l’état cultivé ; la plante jardinière présente toujours un aspect tristement décadent et flétri. Je la trouve souvent positivement laide avec sa masse épaisse de feuilles grossières, flétries, penchées vers le sol, et son faisceau d’épis, d’une invariable couleur morte – blanches ou d’un blanc sale crémeux. Or la couleur – les diverses teintes éthérées qui se répandent sur sa nuageuse pureté – est une des beautés essentielles de cette herbe telle qu’on la voit sur son terrain natal, et les voyageurs qui ont galopé à travers les pampas dans la saison où les épis morts sont aussi blancs que le papier ou le parchemin, ignorent certainement son plus grand charme. La plante est sociable et en certains endroits où n’existent guère d’autres espèces, elle couvre de grands espaces dont elle fait autant d’océans de plumes, blanches comme la toison de la brebis. A la fin de l’été et en automne, les teintes varient du rose le plus délicat, aussi tendre et aussi fugace que la couleur qui modifie le plumage inférieur de certaines mouettes, de pourpre et de violacé. Jamais elle n’apparaît plus parfaite que le soir, avant et après le coucher du soleil, quand la lumière adoucie brouille cet amoncellement de panaches. Le voyageur ne peut alors s’empêcher d’imaginer que ces teintes qui ont alors leur plus grande intensité, ont été dérobées aux rayons horizontaux du soleil ou sont les reflets des vapeurs colorées du crépuscule.

La dernière fois que je vis l’herbe pampéenne dans sa beauté intégrale, ce fut à la fin d’une brillante journée de mars qui se termina par un de ces parfaits couchers de soleil qu’on ne voit que dans les solitudes où aucune maison, aucune haie ne gênent par leurs contours le désordre enchanteur de la nature, où les teintes de la terre et du ciel sont en parfaite harmonie. J’avais voyagé toute la journée avec un compagnon et depuis deux heures nous chevauchions dans l’herbe incomparable qui s’étendait à des kilomètres à la ronde, les myriades de javelots blancs, touchés de changeantes couleurs , s’estompant dans le lointain, s’estompant dans le lointain en offrant presque l’apparence d’un nuage. Ayant entendu un bruissement derrière nous, nous nous retournâmes vivement : à moins de quarante mètres, une troupe de cinq Indiens montés se dirigeaient rapidement vers nous : mais au même instant, leurs montures s’immobilisèrent et les cinq cavaliers, bondissant sur leurs selles, se mirent debout sur le dos de leurs chevaux. Convaincus qu’ils n’avaient pas l’intention de nous attaquer, qu’ils cherchaient simplement des chevaux égarés, nous les observâmes un certains temps ; eux cependant restaient droits, fouillant la plaine du regard, immobiles et silencieux, tels des hommes de bronze posés sur d’étranges piédestaux de pierre noire ayant la forme de chevaux ; très sombres avec leur peau cuivrée et leurs longs cheveux noir contre le ciel lavé d’une lueur ambrée ; et, autour de leurs pieds, le nuage de plumes blanches qui rosissait vaguement. Ce tableau s’imprima très vivement dans ma mémoire, mais je suis incapable de le faire voir aux autres, eussé-je la plume d’un Ruskin ou le pinceau d’un Turner ; car la faculté de voler comme la mouette ne nous est pas plus étrangère que le pouvoir de reproduire l’image que la Nature imprime dans nos âmes, quand elle se révèle dans un de ces « moments spéciaux » qui ont une « grâce spéciale » et dans les lieux où sa sauvage beauté n’a jamais été gâtée par l’homme.

William H.Hudson

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