Nous ne sommes pas des aventuriers. Nous sommes morts de trouille …

Je vous propose la traduction d’un article paru sur le site en ligne de El Mundo.es (quotidien espagnol) écrit par Isabel F. Lantiga. Dans la continuité des articles que j’ai rédigés (le long cri de l’immigré I, II, III et IV), je pense qu’il est révélateur de la situation de ces nouveaux émigrés qu’à engendrer la crise économique en Europe.

Statue en hommage des immigrés espagnols

Statue en hommage des immigrés espagnols

Nous ne sommes pas les aventuriers dont parle la Ministre Fátima Báñez (Ministre du Travail du Gouvernement espagnol).

Nous arrivons en Allemagne morts de trouille.

Un côté de la valise est chargé d’espérances et d’illusions, l’autre est plein de peurs et de doutes. Ce sont les bagages, en principe équilibré que font beaucoup d’espagnols ces derniers mois. Un aller simple et un sac de voyage pour trouver une nouvelle vie en Allemagne. La chance, les contacts et la capacité d’adaptation décideront du reste. Ca pourrait être une destinée, un paradis, une nouvelle vie pour améliorer sa situation mais ça n’est pas le cas, les envies de rentrer pèsent plus que toute autre chose.

D’après l’Office Fédéral des Statistiques Allemand, la moitié des émigrants qui tente sa chance dans ce pays retourne chez soi au bout de quelques mois. Pourquoi ? Quelles sont les difficultés qu’ont rencontrées ces émigrés? Répondre avec des données à ces questions est l’objectif d’une enquête en ligne réalisée par le Real Instituto Elcano (Institut espagnol de recherche sociologique) et qui démarre au 30 juin. La chercheuse  Carmen González Enríquez explique au journal ELMUNDO.es que l’intention est double : « une intention purement analytique qui permettra de mieux connaître le profil des espagnols qui émigrent et d’autre part, nous voulons connaître les obstacles auxquels sont confrontés les émigrants pour faire des propositions aux Gouvernements  qui facilitent réellement la mobilité européenne. »

Il y a des choses que nous connaissons déjà.  Par exemple, cette émigration est très différente de celle des années 60. « La population qui part est une population bien formée et ceci est très différent de ce qui s’est passé ces cinq dernières décennies lorsque la main d’œuvre sans qualification quittait le pays » signale Carmen González Enríquez. Autre différence, autrefois « elle était le résultat d’un processus organisé. Il y avait des accords entre pays et les espagnols partaient pour un emploi et souvent avec un logement. Aujourd’hui, chacun part librement, à la recherche d’une nouvelle vie avec beaucoup d’angoisse », rajoute la chercheuse.

L’Allemagne est, aujourd’hui, le principal pôle d’attraction de la nouvelle émigration qui arrive des pays d’Europe du sud, avec l’Italie en tête, suivie par la Grèce et l’Espagne. L’immigration vers les villes germaniques a même battu un record en 2012 avec 1 081 000 personnes, 13 % de plus qu’en 2011, le chiffre le plus élevé depuis 1995. « Malgré tout, le nombre de sortie est aussi très élevé : 579 000 étrangers ont quitté l’Allemagne l’année dernière », signale Mme González Enríquez. « Les jeunes aspirent à trouver un emploi en accord avec leur formation. Mais, ce n’est pas ce qui leur est offert, alors commence la déception » explique la chercheuse.

berlin

 Celui qui revient

 Il est arrivé à Berlin voilà six mois et il prépare sont retour en Espagne ce mois-ci. Il a toujours su que son séjour en Allemagne serait temporaire, même s’il pensait  qu’il tiendrait un peu plus longtemps. Mais les choses ont changé pour Eduardo S., originaire de Cádiz licencié en histoire. Avant de prendre la décision de quitter son pays, il préparait des concours qui ont été annulés. « Maintenant, on m’offre un travail à Cádiz, une affaire familiale qui me permet parallèlement de suivre ma formation. » Il sait ce qu’est « un miracle » par les temps qui courent et il n’a pas hésité une seconde. « Je retourne en janvier. Je ne parle pas l’allemand mais j’ai un bon niveau en anglais, j’ai choisi cette ville parce que je connaissais des gens. Je suis venu chercher une nouvelle vie sans travail mais en ayant des contacts, ce qui d’après moi est nettement plus important. Avoir un logement et affronter la lourdeur administrative sont des problèmes complexes », explique pour ELMUNDO.es Eduardo. Comme d’autres avec la même expérience, il répète qu’il « est difficile de se loger lorsque tu es un étranger » et la situation économique des espagnols ne simplifie pas les choses.

A Berlin, l’allemand n’est pas indispensable pour travailler, mais « ça le devient si tu veux progresser. Ainsi, il est normal de suivre des cours d’allemand tous les jours durant deux, trois et voire quatre heures et être devant le dilemme de travailler ou d’étudier la langue, un cauchemar qui se mord la queue. Beaucoup opte pour des demis journées, les fameux minijobs.

Pour ce gaditano (habitant de Cádiz) de 29 ans, « la majorité des espagnols que j’ai rencontrés ne sont pas des aventuriers dont parlent la Ministre Báñez, seulement des personnes obligées à émigrer à causes de la situation économique », admet Eduardo qui reconnaît que « nous arrivons tous dans un pays étranger avec sa propre langue que nous ne parlons pas et morts de trouille ».

Quant aux emplois qu’on peut trouver rapidement, ce jeune raconte que « il y a beaucoup de travail au noir, particulièrement si l’employeur n’est pas allemand et les paies sont misérables. C’est habituel dans les hôtels de quatre et cinq étoiles dont le personnel est composé d’immigrés espagnols qui travaillent huit heures par jour pour 300 à 500 € par mois avec une promesse de contrat à durée indéterminée qui n’arrive jamais. La situation espagnole vue de l’extérieur est très sombre. Je ne connais personne qui puisse à court terme rentrer chez lui. Et pour ceux qui veulent repartir, l’impuissance de pouvoir le faire pèse de plus en plus lourd. » Néanmoins, Eduardo valorise positivement cette expérience. Il a passé aussi de bons moments et est devenu plus fort.

 Celui qui reste

 Héctor Llanos est parti voilà trois ans  pour Berlin, « nous sommes partis lorsque la situation en Espagne était difficile mais pas encore ce qu’elle est aujourd’hui. Ceux qui sont arrivés à l’époque avaient un profil très différent, notre décision de quitter l’Espagne et de voyager était un choix personnel et voulu, alors qu’aujourd’hui c’est un plan B ».

D’après ce journaliste freelance, « les gens qui sont arrivés avec moi étaient dans leur majorité des couples mixtes germano-espagnols ou des couples espagnols dont l’un des deux disposait déjà d’un travail en Allemagne mais déjà c’était une manière de fuir la crise espagnole. Nous voulions rester ici. Mais tout ceci a changé et les gens viennent ici avec déjà beaucoup de temps passé au chômage chez eux et certains n’aiment pas la langue et le pays, il est donc difficile de s’adapter. Fort de son expérience, il voit que « beaucoup d’espagnols qui rentrent sont les derniers à être arrivés ». A Berlin, ville différente des autres villes allemandes « tu peux venir voir ce qui se passe et après repartir ou pas car ici tout est très cher » dit Héctor. « La situation en Espagne n’est pas porteuse d’espoir. Avec la distance c’est encore pire que ce que nous espérions », conclut-il.

Traduction Xavier Picot

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