Le long cri des immigrés – Quatrième et dernière partie

La guerre d’Espagne a donc été à l’origine d’une importante vague migratoire, le franquisme qui va s’installer pendant quarante ans ne va pas stopper cet exode. Certains continueront à partir pour des raisons politiques, d’autres pour des raisons économiques et souvent pour les deux en même temps.

Après 1956, le flux migratoire va même prendre une autre ampleur. Des pics importants d’arrivées d’espagnols en France auront lieu dans les années 1962, 1963 et 1964. En 1968, on comptait plus de 600 000 espagnols vivant en France. Les premiers à partir seront ceux qui sont nés en France dans les années 20 et 30 qui avaient encore des liens familiaux en France qui pouvaient les aider à se loger, à trouver un emploi et à régulariser leurs papiers. Une grande majorité était composée d’ouvriers peu ou pas qualifiés, parfois même analphabètes.

En 1969, la moitié de cette population vivait dans le sud de la France, plus tard, la région parisienne, les mines de l’Est de la France ou encore de grandes entreprises comme Michelin reçurent beaucoup d’immigrés. L’Allemagne et la Suisse dans une moindre mesure recevront aussi cette immigration, on comptait jusqu’à 270 000 espagnols en Allemagne en 1973 et plus de 70 000 en Suisse.

Remettons-nous dans le contexte, la fermeture de l’Espagne voulue par Franco à la modernité, aux investissements extérieurs, les suites ruineuses tant sur le plan humain qu’économique de la guerre civile avaient entraîné l’Espagne dans une sorte de moyen-âge contemporain. Encore beaucoup d’analphabètes dans les campagnes, des gens qui avaient faim, des milliers de gens pauvres à la recherche d’un emploi journalier. Des routes indignes, des mules dans les rues dans les années 60 et 70 pour transporter des marchandises. Tous les enfants d’immigrés comme moi se souviennent de leur retour en Espagne après la chute de Franco. Je me rappelle ces mulets, ces routes défoncées, ces maisons délabrées et pire que tout la peur dans les yeux de nos parents à chaque fois que nous croisions la « guardia civil » et leur chapeau bicorne. Un pays étranger à mes yeux où je ne comprenais que la langue mais pas les habitudes, pas les bruits dans les rues, pas les odeurs, pas la chaleur accablante de ces mois d’été. Bref, le lot des enfants d’immigrés nés en France.

vendangeurs espagnols

Après ces années de forte immigration, l’Espagne va enfin trouver le chemin d’une croissance basée essentiellement sur le tourisme de masse qui va générer un besoin considérable de main d’œuvre dans les BTP, seuls des groupes d’espagnols habitués viendront jusque dans les années 80 en France pour faire les vendanges et autres récoltes de fruits. La vendange mécanique et le boom économique de l’Espagne dans les années 80 et 90 stopperont net ce flux migratoire.

Lorsque mes parents sont arrivés dans ce village du sud de la France, les exploitations agricoles qui produisaient des fruits et de la vigne recrutaient massivement des immigrés espagnols et marocains. Contrairement à ce que j’ai l’habitude d’entendre l’intégration était difficile. Je vais ignorer volontairement les paroles racistes à notre encontre mais je garde le souvenir des difficultés quotidiennes : les relations avec l’administration et les vociférations des fonctionnaires (certains pensaient qu’en parlant fort, les étrangers comprenaient mieux !), le système scolaire assez opaque pour mes parents, l’inexistence de lieu d’accueil pour nous aider dans nos démarches, pour apprendre le français a minima, les logements insalubres, … Alors, c’est vrai que notre culture, notre religion, notre passion du foot, nos jardins bien entretenus, des maisons construites avec goût, la tauromachie dans les régions du sud de la France, nous ont sans doute facilité notre intégration et nous ont rapproché des français.  Le système scolaire remplissait mieux qu’aujourd’hui son rôle intégrateur et ce pilier de la République a offert sans aucun doute à des milliers de fils d’espagnols une formidable chance de réussite sociale. Je veux bien croire que j’en fais parti et je serai toujours reconnaissant de ce que m’a offert la France. Revers de la médaille, ces efforts d’intégration n’ont pas permis le retour massif des espagnols chez eux. Beaucoup sont enterrés en France et leurs enfants sont parfaitement intégrés, parfois tellement intégrés qu’ils en ont oublié leurs origines et la pratique de leur langue maternelle.

Certaines thèses affirment pourtant que beaucoup sont rentrés dans les années 80 et 90, je conteste cette version. La baisse des résidents espagnols en France est simplement due à deux phénomènes : la naturalisation (très importante dans les années 70) et les décès. Quelques uns ont effectivement acheté des biens immobiliers pour y passer leur retraite mais on est loin du retour massif qu’on peut lire ici ou là.

Et maintenant ?

Collectif de chômeurs pendant la semaine sainte Pampelune

Collectif de chômeurs pendant la semaine sainte Pampelune

La folie immobilière plongeant l’Espagne dans un artifice économique incompréhensible a généré une crise sans précédent sur la péninsule. Et les vieux démons reviennent. Dans cette démocratie où il faisait bon vivre, où beaucoup imaginaient aller gagner leur vie, où des milliers d’immigrés africains, roumains et sud américains pensaient avoir trouvé un nouvel el dorado s’effondre lamentablement. Les causes sont multiples mais deux au moins sont évidentes : l’irresponsabilité des gouvernements et la médiocrité des élites. Comment pouvions nous imaginer baser toute l’économie d’un pays de près de 50 millions d’habitants sur l’immobilier et la finance ?

Début avril, des jeunes manifestants se sont regroupés en Espagne mais aussi partout dans le monde pour crier « no nos vamos, nos echan » : nous ne partons pas, on nous met dehors !

J’aime ce slogan. Car qui peut encore croire que les immigrés sont heureux de leur sort ? Je l’ai déjà dit, les immigrés (en tout cas la plupart d’entre eux) ne quittent pas leur pays par choix mais par obligation. Ce pays risque de se vider de ses forces vives et de ses compétences car ceux qui sont en train partir n’ont plus le même profil que celui de mes parents. Les ingénieurs, les infirmières, les informaticiens, les chercheurs ….quittent par milliers tous les ans ce pays qui ne leur offre plus rien. Les experts annoncent 20 ans pour que le pays retrouve une croissance normale. Pendant ce temps, les meilleurs seront partis et je persiste à dire – comme nous le montre l’histoire – que ces immigrés installés en Allemagne, en Amérique du sud, en Australie et même aux USA – ne reviendront pas au bout d’un tel laps de temps. Ils auront construit leur vie comme l’avaient fait avant eux les immigrés des années 60. A première vue, le départ de ces jeunes est salutaire pour eux bien sûr et même pour leur pays qui se voit soulager de charges sociales qu’il n’honorera plus. Mais à ce rythme et à long terme, il ne restera que les vieux et les moins qualifiés. On compterait, actuellement, près de 2 millions d’espagnols expatriés, le rythme annuel de départ semble important mais les autorités ont du mal à donner les bons chiffres comme d’habitude quand on parle de départs pour des raisons économiques.

En 2012, plus de 30 000 espagnols se sont installés en Allemagne, près de 400 000 d’entre eux vivent dans ce pays depuis 2008. Beaucoup de médias ont réalisé des reportages sur les cours d’allemand dispensés aux prétendants à l’émigration en Espagne et cette fuite semble se poursuivre pour des jeunes bien formés dont l’Allemagne est friande en ce moment.

En écrivant ces quatre articles, j’ai eu comme une impression de répétitions. Je pense que l’histoire de l’immigration irlandaise, italienne, grecque, portugaise, mexicaine, libanaise … doit avoir des similitudes avec l’espagnole, c’est à croire que certains peuples sont condamnés à bouger, à s’expatrier toujours pour les mêmes raisons. Ou presque car aujourd’hui, les personnes formées, éduquées partent et c’est sûrement l’élément majeur dans l’histoire des migrations et qui à mon avis aura des conséquences majeures que nous n’avons jamais rencontrées dans l’histoire.

XP

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