Jose Luis Sampedro

 A l’annonce du décès de José Luis Sampedro, j’ai été aussi très touché par la disparition de cet homme. Un indigné, un vrai avec un parcours d’économiste reconnu, il proposait encore sa parole au cours des dernières manifestations. Il était écouté par des millions d’espagnols. On fait longtemps la comparaison avec Stephan Hessel. Leur grand âge, leur histoire personnelle et à la fin de leur vie : une philosophie pleine de bon sens, de bonne humeur et d’humanisme.

Une fois n’est pas coutume pour lui rendre un petit hommage à ma façon, j’ai traduit l’interview qu’il avait eue en juin 2011 avec Luz Sánchez-Mellado, journaliste à El País. J’espère que des lecteurs francophones liront cette traduction que je souhaite la plus fidèle possible et apprendront à le connaître. 

 JL Sampedro

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Il ne nous entend pas arriver. Il me tourne le dos, il est face à la baie vitrée. Il est midi, la lumière rentre à torrent et sa silhouette se rétrécit devant le bleu intense de la mer de l’autre côté de la vitre. Un clair-obscur parfait : les cheveux en pointe, les oreilles décollées, le dos droit, la main droite grattant une feuille de papier avec un stylo. Une image vivifiante de l’introspection. José Luis Sampedro n’est pas un homme d’action. Du moins au sens strict du terme. La pensée, la réflexion et la contemplation ont été à la fois son moteur et son héritage. Du haut de ses 94 ans, sourd et affecté, mais sans se plaindre de ses maux de vieillesse, il écrit tous les jours. A la main, la feuille de papier sur son bureau, il a écrit le prologue du célèbre « Indignez vous ! » de Stephan Hessel (version espagnole) et un chapitre de « Reacciona », un essai réalisé par un collectif d’intellectuels sur la crise financière et économique de l’Espagne né des mouvements des « indignés » sur la Puerta del Sol à Madrid le 15 mai 2011 appelés aussi 15 – M en Espagne.

 Notre rendez-vous a lieu dans son appartement loué quasiment dans le sable de la plage de Mijas (Málaga) dix jours avant que les « indignés » occupent la Puerta del Sol à Madrid. Il paraît fragile. Un géant d’un mètre quatre vingt dix, des os couverts de peau et des yeux transparents qui vous transpercent. Un mystique mais un mystique lucide. Et amoureux. Sa femme, l’écrivain Olga Lucas (trente ans les séparent) le soutient dans tous les sens du terme. Elle est ses oreilles, ses yeux et ses antennes. Mais celui qui pense et qui agit en pensant, c’est lui. Ensemble, ils ont signé « Cuarteto para un solista » (quartet pour un soliste), une «nouvelle d’idées » ou un « essai nouvelliste » qu’il publie actuellement et qui constitue son testament intellectuel.

 Comment voyez-vous le monde depuis votre appartement ?

 Notre époque est pour moi, essentiellement, une époque de barbarie. Et je ne parle pas seulement de la violence mais d’une civilisation qui a dégradé les valeurs qui intégraient sa nature. La justice était une valeur. Dites moi si Guantanamo ou ce qui se passe en Chine est justice. On juge les gens en vertu de la présomption de culpabilité. Durant ces deux mille ans, l’humanité a progressé de manière fabuleuse sur le plan technique mais nous poursuivons à nous entretuer avec cupidité et un manque de solidarité scandaleuse. Nous n’avons pas appris à vivre ensemble en paix.

 Dans votre livre, les quatre éléments : la terre, le feu, l’eau et l’air se réunissent pour la survie des humains.

 Oui, parce que l’homme est en train de les oublier. Les quatre éléments sont préoccupés parce qu’en s’éloignant d’eux, l’homme s’allège de sa propre nature. Il se pense supérieur à tout ça, le maître de l’univers. Les quatre éléments lui rappellent : tant qu’il croira en nous, il sera humain. Sinon, il mourra.

 Vous dites que l’homme est à l’univers ce qu’est le neurone à l’homme : une cellule pensante, mais une de plus.

 Dans mon corps, il y a des millions de cellules comme dans le cosmos il y a des millions d’êtres. L’homme a deux particularités : la parole et avec elle le raisonnement, la pensée, les idéologies et les croyances. Et la sensation de supériorité, il pense qu’il est immortel. C’est ce que les « quatre » ne reconnaissent pas. La vie spirituelle est une chose et les religions en sont une autre avec des fonctionnaires qui les exploitent. Quand l’homme se croit au-dessus de la nature, il pense qu’il peut la transformer. Doux rêveur.

 Que vous suggère la déclaration de Jean-Paul II : le 21ème siècle sera spirituel.

 Il y a une différence fondamentale entre la vérité et la croyance. La vérité c’est ce qu’on peut vérifier et les croyances appartiennent à l’imaginaire.

 Mais cette croyance conditionne la vie de millions de personnes.

 Et elle les conduit à l’idée qu’il faut une administration pour entretenir les âmes, les réparer si elles se déforment, les assurer d’une place au paradis si elles ont un bon comportement. Pour déterminer notre conduite, les croyances sont plus importantes que la vérité. Et ceux qui croient dans cette immortalité font tout pour bien se comporter. Ce qui est déplorable, c’est que les mêmes exigent que les autres fassent comme eux.

 Objectivement, vous n’êtes pas croyant.

 Je ne peux pas dire si Dieu existe ou pas. Je ne crois pas mais je n’en ai aucune certitude. Actuellement, j’ai la garantie que le « Dieu » que nous vend le Vatican est faux et je le vérifie en lisant la Bible avec raison et non avec la foi. Quand on croit ce que l’on ne voit pas, on finit par ne plus voir ce que nous avons devant nous.

 Dans votre vie vous avez pu vous réjouir comme souffrir. Vous n’enviez pas la paix des croyants ?

 C’est une des raisons pour lesquelles existent les religions, il y a des gens qui croient en Dieu parce qu’ils se sentent en insécurité dans ce monde. De plus, nous avons tous le besoin d’affection et penser qu’il y a quelqu’un qui nous protège vous réconforte. Mais mon attitude est de ne pas utiliser ce réconfort.  Regardez, je suis aux portes de la mort et je suis très apaisé. Grâce à elle (il regarde son épouse) qui me donne une grande tranquillité et à qui je dois la vie. Si ce n’était pour elle, je serai déjà mort depuis longtemps.

 L’amour est la consolation de l’agnostique ?

 Les gens identifient l’amour comme l’acte de faire l’amour, ils pensent qu’à mon âge ça n’a pas de sens. Bien sûr que cela a du sens. La complicité, l’affection, la connaissance de l’autre sans se parler. Pour moi, c’est plus que sept Nobel. La joie de vivre n’est pas une question de quantité, c’est une question de sensibilité, d’intensité, de complicité. La tendresse donne une intensité profonde. Et pour cela, je n’ai pas besoin de l’âme, j’ai l’esprit. Le cerveau, en combinant des idées comme il le fait – pire qu’un ordinateur – construit un monde mental qui donne des sensations qu’on attribue à l’âme. J’ai de la mémoire, un peu de jugement et de la volonté. Le monde n’est qu’énergie. Nous venons tous d’une étincelle. L’âme n’a rien à voir là dedans, je continue à appeler cela l’esprit.

 Et face à la mort ?

 Face à ce que nous ne pouvons connaître, il y a une attitude d’inquiétude et de laisser aller sans se défendre. Ceci nous amène à dire que je vais transformer le monde. Je ne prétends pas le changer mais simplement être en harmonie avec lui, cela suppose une vie qui coule comme une rivière. Au début, le torrent est tumultueux en montagne, dans les plaines il se calme et il arrive à un point – là où je suis actuellement – où il va s’arrêter. J’ambitionne de mourir comme une rivière, je sens déjà le sel. Je pense à ce qui est beau dans cette mort. La rivière est eau douce et elle voit qu’elle change. Mais elle accepte et meurt dans la joie parce qu’avant de s’en rendre compte elle est devenue « mer ». C’est une consolation. Je n’ai pas besoin qu’un être me réceptionne.

 Et où est ce que je vous envoie : au ciel ou en enfer ?

 Vous pouvez aussi me dire, je vous plonge dans le comas et je vous garde ainsi six mois. Ce n’est pas une vie humaine, c’est une vie de légume. Mais certains disent : Dieu est le maître de la vie et on doit le remercier et lui dédier sa souffrance. Mais enfin, quelle croyance dit que Dieu se réjouit dans la souffrance ? Ces idées me paraissent monstrueuses. Etre contre l’euthanasie me paraît être irrationnel et propre à une mentalité primitive.

 Vous avez fait un testament ?

 Non, mais elle (son épouse) sait que lorsque le moment sera arrivé, je veux qu’on me donne le breuvage. Nous devons accepter que nous avons une fin. On m’a donné la vie et je me suis attaché à faire ce que nous devons tous faire : vivre. Mais vivre en sachant qui nous sommes et seulement ainsi nous arrivons au niveau maximum. Pour moi, le développement d’un pays n’est pas qu’il arrive à la hauteur des Etats Unis mais qu’il développe ses propres atouts au maximum. J’ai été une graine et j’ai essayé d’être moi au maximum. Je ne sais pas si mon œuvre sera bonne  ou mauvaise mais je sais que j’ai fais du mieux que je pouvais. Comme neurone, j’ai essayé d’incorporer mon travail dans celui des autres parce que nous sommes tous liés et un homme seul n’est rien.

 On dit que le développement de la Chine va bientôt lui permettre de dépasser les Etats Unis.

 Quand vous parler de développement, vous voulez dire rentabilité. Ce n’est pas la productivité, la compétitivité ou l’innovation qui sont importantes. A la place de productivité, je propose « vitalité », au lieu de compétitivité : « coopération » et face à cette innovation qui  consiste à inventer des choses à vendre : « création ». Mais vous parler d’autre chose. L’art est devenu mercantile. Les artistes comme Hirst, qui prennent une tête de vache, lui posent un diamant et se couvrent. Excusez-moi, mais ceci ne paraît pas être du développement. Le développement humain serait, celui qui guiderait vers l’arrêt des combats et qui nous amènerait vers la tolérance.

Et être libres, tous libres, parce que la liberté appartient à tous.

 Vous dites : Liberté ? Allez au supermarché sans argent et vous verrez les limites de votre liberté.

 Le marché ne donne pas la liberté. La liberté, c’est comme un cerf-volant. Il vole parce qu’il est lié à la personne qui le guide. Les révolutionnaires français le savaient : liberté, égalité, fraternité. Nous devons avoir la pensée libre et critique. Etre soi, peu de chose, le neurone isolé que je suis a besoin de penser en totale liberté. Avec la liberté du cerf-volant.

Regardez les élections, il y a des campagnes fabuleuses pour inculquer aux gens ce qu’ils doivent voter. Et comme le pouvoir dispose de moyens extraordinaires de diffusion qui deviennent des moyens de persuasion, il obtient ce qu’il veut.

 Et qu’est ce qu’il se passe ? Parfois les uns gagnent, les autres perdent et vive versa.

Excusez-moi mais je suis toujours très étonné de voir que les gens votent pour Berlusconi.

 Vous pensez que c’est parce que les gens ne pensent pas ?

 Les gens ne sont pas assez critiques, ils croient tout ce que les médias leur proposent. Pourtant, les titres des journaux sont éphémères, ils sont peu de choses face des événements importants comme Guantánamo par exemple, une insulte à la justice et à l’intelligence. Que dire du Japon ou de Haïti ? Du SIDA en Afrique ou de la défaillance de l’enseignement. Personne n’en parle, parce que ça n’intéresse pas le pouvoir qui dispose pourtant de moyens. Contre tout cela, il faut s’indigner, réagir, et dire non.

  Vous êtes en train de me dire que, nous, les journalistes travaillons sous les ordres du pouvoir et des marchés ?

 Pas tous. Certains résistent et réagissent. Mais même ceux qui traitent l’actualité le font inconsciemment. Ceux qui disent traiter l’information n’abordent qu’une partie de la réalité, ils occultent tout le reste. C’est comme dans une librairie, vous avez des livres devant et vous ne voyez pas ceux qui sont derrière. C’est fait de manière inconsciente parce qu’on on sait ce qui se vendra.

 Actuellement, on connaît l’audience de chaque nouvelle et il est tentant d’offrir ce qui se demande.

Bien sûr. On me fait souvent l’éloge de l’ordinateur. Je suis d’accord, mais si vous êtes habitué à consulter l’ordinateur au lieu de penser par vous-même, vous finirez par penser la même chose que votre ordinateur. C’est similaire pour le métier de journaliste.

Votre personnage est un vieux professeur interné dans un sanatorium. Son psychiatre dit qu’avant ses patients étaient déprimés mais maintenant ils sont anxieux. Est ce que cela a un lien avec le progrès qui nous emporte ?

 C’est ce que m’a dit mon ami, le docteur Valentín Fuster. Il y a quelque chose de ça. Vous remarquerez que nous dépendons de plus en plus de nouvelles technologies. Et de tout le temps que nous consacrons à ces nouvelles machines. Je ne sais même pas utiliser un portable et cela ne m’intéresse pas. Grâce à ma femme, qui elle s’y intéresse, je suis informé.

 Mais le monde est ce qu’il est. L’alternative pour vous serait de revenir au passé ?

 Autre chose que me disait Fuster : nous allons nous arrêter et parler du sujet. Mais personne n’en est capable. Ceux qui ont le pouvoir, ceux qui ont l’argent, plus d’argent, les banquiers qui veulent des revenus encore plus élevés et qui disent en même temps à l’ouvrier qu’il faut qu’il travaille plus pour gagner moins. Mais bon ! Pourquoi, on arrêterait pas un moment la roue et qu’on réfléchisse. Parce que qui sont aux commandes ne le souhaitent pas. C’est pour ça qu’ils ne veulent pas favoriser la pensée critique, c’est pour ça qu’ils contrôlent la transmission de ses propres messages par ses médias et par l’enseignement et ceci dès le plus jeune âge.

Actuellement, les industriels et les financiers investissent certaines universités. Et on y étudiera tout ce qui conviendra pour produire encore plus.

 Certains pensent qu’il faut étudier ce qui est nécessaire. On ne peut pas vivre de sa passion.

 Je conseille à tous les jeunes de faire ce qu’ils aiment parce qu’il vivront heureux même s’ils gagnent moins. Une des raisons de l’importance du chômage est que notre boom économique était basé sur cela (il montre les tours qui donnent sur la plage). Ce n’était que spéculation. De plus, cela a attiré une main d’œuvre qui n’est pas qualifiée pour autre chose. Maintenant, comment allons nous requalifier tous ces gens. Voyez comment la productivité se fait avec des machines, comment elles éliminent la main d’œuvre. Le muscle ne trouve plus de travail. Moi-même, maintenant, je ne serai plus en capacité de donner des cours parce que je ne connais rien à l’informatique. Si on avait du bon sens, si on nous enseignait ce bon sens, on réagirait et on dirait : halte, arrêtons nous et réfléchissons et rationalisons la croissance démographique.

 Pourtant en Espagne, nous sommes les moins prolifiques du monde.

 On doit avoir cette réflexion pour le monde entier. Il faut redistribuer la production. Les pouvoirs ne veulent pas réfléchir parce que le changement ne les intéressent pas. Pendant ce temps, tout se corrompt, le système se noie, nous entrons dans un système barbare comme la fin de l’empire romain. C’est une autre société qui nous attend, le système capitaliste se termine, il ne fonctionne plus.

 Combien de temps lui donnez vous ? Verrez vous ce changement ?

 Je ne peux vous pas vous le dire mais je suis sûr que pendant ce siècle nous verrons l’impossibilité de maintenir ce développement et les politiques autoritaires de cette manière qui rencontrent à chaque fois plus de résistance. Il y aura des changements profonds. Peut-être que la première réaction du pouvoir sera l’autorité et nous rentrerons dans un despotisme scientifique. Au 18ème siècle, il y eut un despotisme éclairé mais maintenant nous avons une situation dans laquelle les riches élites disposent de tous les progrès pendant qu’en Afrique et en Asie, il n’y a pas grand chose.

 La science va séparer les riches et les pauvres ?

 La science est dans les mains de l’argent mais les inventions scientifiques se font dans une intention donnée mais elles ont d’autres usages. Internet a permis, ce qu’on appelle la globalisation : faire passer le pouvoir des politiques vers les financiers. Pendant que cette globalisation a permis aux riches de dominer les marchés, elle a créé des forums sociaux qui peuvent les miner.

 C’est dans ce système qu’on trouve le germe de la dissidence.

 Bien sûr, il crée des armes pour les autres, ce sont les conséquences non voulues par la technique créée à la demande du pouvoir. Il arrive des choses que je ne peux pas prévoir mais qui conduiront à une situation différente.

 Dans votre livre, on dirait que vous aviez prévu le séisme, le tsunami et le désastre nucléaire au Japon.

 Mais ça devait arriver ! Ce qui me surprend à propos du tsunami au Japon, c’est qu’une technique comme le nucléaire, très avancée, on sait mettre en marche une centrale mais on ne sait pas l’arrêter. Et ce n’est pas qu’un problème technique. Le gouvernement américain est capable de créer Guantánamo et est incapable de le démanteler. Les leaders scientifiques et politiques ont tous des points de faiblesse.

 Quel est votre point de vue face à la réaction du peuple japonais devant la catastrophe ou celle des islandais qui ont su rebondir après cette crise provoquée par les financiers ?

 En Islande, ils ont pu se resaisir parce que le pays est petit est qu’il est possible de s’unir, ici cela est impossible. Nous sommes divisés délibérément pour que nous soyons moins efficaces. La civilisation moderne nous individualise et elle nous dit : vous êtes un individu, vous êtes le roi de la création, vous votez, vous avez le droit, vous avez la liberté. Si les jeunes se réunissent, mais tous les jeunes, ils pourraient faire de grands changements. Mais ils ne le feront pas, parce que le PP (Parti Populaire au pouvoir en Espagne) les manipulera et ils feront ce que le parti leur dit de faire et le PSOE (Parti Socialiste espagnol) fera la même chose.

 N’y-t-il pas aussi de l’apathie et du conformisme de la part de la majorité ?

 Si parce qu’en même temps qu’ils nous divisent et nous maintiennent dans l’ignorance, ils nous offrent d’autres stimulants : les spectacles, les festivals, le football et se donnent bonne conscience.

Tout est monté, aussi, pour occulter ce qui se passe derrière le rideau. En échange, personne ne se rend compte que M. Rajoy est le premier allié de ceux qui nous causent des problèmes, il dit dans tous les communiqués que l’Espagne va très mal.

 Nous avons achevé 8 années de gouvernement socialiste. Ils n’ont pas été à la hauteur ?

 Non, pour une raison très simple : ils ne sont pas socialistes. C’était un gouvernement capitaliste qui passe pour être social-démocrate. Le socialisme n’aurait pas privatisé Telefónica (équivalent de France Télécom en Espagne). Maintenant, celle-ci annonce qu’elle va se séparer de 8 000 salariés, si elle était restée publique, elle ne l’aurait pas fait. Et on aurait dit : l’entreprise publique est moins rentable. Mais pour qui ? Les entreprises privées donnent plus d’argent à leur directeur pas pour leurs ouvriers. Et si un nouveau gouvernement arrivait, il serait encore plus capitaliste. Les gouvernements n’éviteront pas la crise financière et les peuples continuent à voter pour ceux qui ont mal fait. Qui a provoqué la crise ? Les banquiers. Qui continue à gagner de l’argent pendant que les autres sont au chômage ? Les banquiers. Qui les commande ? Le capital.

Vous parlez des travailleurs trop nombreux, pourtant les gens devront toujours quand même travailler pour survivre.

 Bien sûr, mais si tout le monde travaillait ça sera obligatoirement dans la production avec une faible rentabilité. Mais le pouvoir regarde ceci sans attention. Tant que le capital commande, ce problème n’a pas de solution et pendant ce temps le système s’érode de l’intérieur. Il y aura une grande réaction si cela se poursuit ainsi, ça ne peut pas continuer.

 Ca va exploser ?

 Oui, ça va se terminer. Je ne peux pas dire comment mais je le vois, en  plus de la dégradation éthique et morale. Parce qu’on a oublié la solidarité, la justice et la dignité. La corruption, c’est le fait que les hommes qui doivent gouverner se donnent  au plus offrant. Le capitalisme convertit tout en marchandise. Nous sommes « la nature » et mettre l’argent comme un bien suprême nous conduit à la catastrophe.

 Votre dernier livre est une espèce de testament intellectuel ?

Bon vous voyez, je suis encore ici et j’écris tous les jours. En ce moment, je prends des notes pour faire une nouvelle parce que je ne peux plus faire de plans pour écrire un roman. Je voudrais faire un petit livre sur ma vision du monde à l’origine dans le vide car du vide surgit l’énergie.

Vous avez toujours les mêmes obsessions ?

Oui, surtout depuis que j’ai commencé à dégager des choses qu’on m’avait enseignées et voir l’homme comme une espèce biologique, comme un être privilégié mais naturel.

Comment voyez-vous votre vie du haut de vos 94 ans ?

 Je me considère comme un immigré dans cette Espagne. La manière d’être se construit à l’adolescence. Je me suis construit dans les années 30. En 1936, j’avais 19 ans, je commençais à vivre. Et alors, est arrivée cette catastrophe. Pendant la guerre civile, j’ai été dans les deux camps mais la dictature a été une monstruosité même si il y en a encore qui disent qu’on vivait en paix. L’université a été décisive, donner des cours est tout aussi important pour moi que la littérature et l’économie. Après est arrivée l’étape du père de famille. J’ai eu le malheur de perdre ma femme et je ne pensais plus me remarier mais qui résisterait (il regarde son épouse). Nous nous sommes rencontrés à la station thermale d’Alhama. J’y allais tous les ans à cause de mon lumbago. Elle est rentrée chez elle, moi aussi, nous nous sommes écrits et ça dure depuis.

 On tombe amoureux différemment à 80 ans qu’à 30 ?

Au fond on tombe amoureux de la même manière, les dieux changent de vêtements mais ils restent des dieux. Ainsi sont les dieux et les déesses. J’ai eu cette chance et je suis ici, heureux.

Quels ont été les plaisirs de votre vie ?

 Les plaisirs simples : la lecture a été une chose extraordinaire. Avec la musique, j’ai eu beaucoup de plaisir, j’ai joué un peu de piano et de violon mais j’ai surtout écouté. Maintenant la surdité me prive de ce plaisir. La contemplation a été aussi importante. Je me parle à moi-même, beaucoup.

 Et discuter ?

Parfois. La félicité est en grande partie due au fait qu’on soit bien avec quelqu’un et avec ceux qui sont à côté.

Vous dites que cette maison face à la mer est votre clinique pour le repos de l’esprit. Que trouvez-vous ici ?

 J’ai acheté tout ce qu’on voit depuis la terrasse. Vous riez mais imaginez que je sois multimilliardaire et que j’achète ce morceau de mer. Qu’est ce que je ferai avec ça ? La même chose qu’aujourd’hui parce que je n’ai pas l’obsession d’être propriétaire, qu’est ce qui fait que les riches achètent la vache de Hirst. Je la contemplerais, je me promènerais et je laisserais les gens se mouillaient parce que ça ne me porte aucun préjudice. Mais les gens veulent être propriétaire, ils veulent commander, et celui qui possède veut toujours autre chose. Il faut moins pour bien vivre.

 Qu’est ce qui indispensable pour vous ?

 L’affection. Et celui qui n’en a pas, qu’il en donne à lui-même, à la nature, à son chien. Fuster disait aux stressés : achetez vous un animal de compagnie même un perroquet et parlez avec lui.

 Ce siècle qui a porté tant d’inventions, de quoi profitez vous le plus ?

Des livres et de la musique.

Je parlais de quelque chose en relation avec la modernité.

L’ascenseur est une grande invention.

Si vous n’avez pas de propriétés, quel est votre patrimoine ?

Mes idées, ma mémoire, ce que j’ai dans la tête, ce que je suis. Apprenti de moi-même, c’est tout ce qu’a été ma vie.

Dans votre livre, vous dites : « on peut m’écarter, on peut me mettre à la retraite mais on ne peut me mettre à la retraite de moi-même ».

Tant que ma tête pourra réagir et que je pourrai aller au bain seul, je suis ici, tranquille.

Je vous l’ai déjà dit je veux mourir sans gêner personne.

 Mais je ne vous vois pas triste.

Pourquoi le serai-je, je ne peux pas être en meilleure forme à mon âge.

Je fais référence à l’Apocalypse dont vous parlez dans votre livre.

 Jusqu’à ces derniers temps, je pensais que cette barbarie était une tragédie. Aujourd’hui, je crois que c’est une crise d’évolution d’un système à l’autre. L’univers ne cesse de changer. Et la même chose qui a inventé la vie et la culture humaine, inventera quelque chose de neuf, le système qui se substituera au capitalisme. J’ai ma consolation dans ma manière de penser et j’accepte de savoir que ce que je sais vient de plus loin. Pourquoi, serai-je triste si nous sommes entourés de miracles. Je pense à un œuf. Une grande invention sans technologies, sans scientifiques, sans rien. L’œuf est une merveille.

Traduction XP

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