Le retour des Hommes de l’eau

Voilà plus de 10 000 ans, les premiers hommes sédentaires se sont installés dans les régions fertiles de la Mésopotamie entre Tigre et Euphrate, sur les bords du Nil et de l’Indus. Toujours au bord d’un fleuve puissant coulant toute l’année et caractérisé par des crues annuelles qui charrient des limons de grande qualité agronomique.

Chadouf 'Égyptien

Chadouf ‘Égyptien

Parmi ces hommes, certains avaient la charge de garantir la survie de leurs congénères en leur fournissant ou en troquant des aliments issus des terres irriguées.

Ces hommes étaient d’abord ingénieux, aujourd’hui ils sont ingénieurs, curieux au début puis scientifiques après, chefs de tribus puis responsables politiques, irrigants à l’époque et finalement quelques milliers d’années plus tard toujours irrigants avec le même objectif : transformer l’eau en aliment.

Ils sont-  pour reprendre le professeur Manzanares (Université de Séville) – les Hommes de l’eau.

Ces Hommes de l’eau devaient faire preuve d’une adaptation sans cesse renouvelée contre les caprices des fleuves. Dès les premiers instants, un combat s’est instauré entre l’homme sédentaire et l’eau pour lutter contre les sécheresses et les inondations.

Parfois la nature était plus forte et ils perdaient. Mais souvent, ils gagnaient grâce à d’ingénieux ouvrages hydrauliques : digues en terre, bassins de rétention, canaux, norias, chadouf … autant d’ouvrages originaux adaptés aux situations locales qui pour certains subsistent encore.

Cette technicité va permettre à ces premiers hommes de se libérer des contraintes liées à l’approvisionnement alimentaire. Ils ont dorénavant du temps pour inventer l’écriture (premières écritures cunéiformes découvertes en Mésopotamie), l’instruction, la médecine, l’architecture, les mathématiques, l’astronomie, la religion, etc.

On peut affirmer que l’agriculture irriguée nous a permis de sortir de la préhistoire et de bâtir des modèles de civilisation qui ont largement inspiré toutes les sociétés du monde occidental.

inondationsIl nous faut insister sur cette notion de combats contre les éléments de la nature. Le mot n’est pas trop fort. Combats que nous avons trop oublié mais qui redeviennent cruellement d’actualité lorsque les sécheresses durent dans le bassin méditerranéen anéantissant des mois de travail des paysans ou encore lorsque des pluies torrentielles s’abattent dans cette même région du monde en automne et génèrent des crues dévastatrices et catastrophiques.

Rien de nouveau dans tout ça. Ces phénomènes ont toujours existé dans l’histoire des méditerranéens. Dans un tel contexte, le combat doit être permanent.

Rappelons que les habitants de cette partie du monde n’ont pas le choix, la théorie d’une rivière sauvage vivant à son bon vouloir n’est plus compatible avec la présence humaine. L’aménagement hydraulique est une nécessité et même une obligation n’en déplaise aux théoriciens du retour du sauvage et de  l’écologie extrémiste.

Depuis une trentaine d’années, les régions d’Europe méditerranéenne suscitent un intérêt croissant pour nos compatriotes de l’ensemble du continent. Climat, art de vivre, culture, alimentation, littoral, autant d’arguments qui poussent chaque année des milliers de migrants à l’intérieur de nos pays vers ces régions. Rajoutez à ce phénomène l’expansion démographique naturelle de certaines villes dans les pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée et on obtient progressivement un déséquilibre marqué. Déséquilibre qui se traduit par des problèmes d’accès à l’eau potable, de pollution, de déstabilisation du marché du foncier, de dégradation quasi irréversible des sols et paysages ….

Les méditerranéens sont des peuples ouverts et le brassage des populations a toujours été une composante majeure de l’émergence des civilisations. Cependant, ce mouvement démographique est rapide et parfois brutal : immigration, dégradations environnementales, crises géopolitiques, etc. que nos ancêtres n’ont pas connu. A cela, nous devons prendre en compte les perturbations climatiques prévisibles et déjà palpables : augmentation des sécheresses et des périodes de canicules, épisodes pluvio-orageux violents, détérioration continue du cordon dunaire, etc.

Devant ces profondes mutations en cours, force est de constater que les politiques de l’eau à usage agricole ne sont plus adaptées. Pourtant, l’agriculture a une large place dans ce débat. En effet, au niveau mondial on sait que les besoins en surfaces irriguées vont être multipliés par deux ou par trois tout simplement pour répondre aux besoins alimentaires de la population de notre planète. Au delà, de ces aspects vitaux, les cultures irriguées sont indispensables à bien des égards pour : respecter les équilibres des territoires, pour maintenir un tissu d’emplois dans les différentes filières agricoles et agroalimentaires, pour séquestrer le carbone, maintenir des espaces ouverts en zones de montagne, préserver des « poumons verts » dans les zones très urbanisées ou encore pour conserver des patrimoines historiques et des liens culturels.

Abandonner l’agriculture irriguée comme on le dit souvent lors des périodes de sécheresse s’avèrerait désastreux dans un contexte instable.

eau cascadeIl reste, cependant, la question du partage de la ressource. Au regard des déséquilibres prévisibles et des modifications climatiques, il n’y aura pas assez d’eau pour tous si les choses restent en l’état. L’urgence est à l’aménagement hydraulique, aux politiques d’économie d’eau, aux changements de comportements et à l’adaptation.

Le retour des Hommes de l’eau doit permettre de mener à bien ce nouveau combat difficile. Les compétences existent, il s’agit de les mobiliser. Il manque maintenant la décision politique et des engagements financiers publics et privés à la hauteur de ces enjeux.

Tous ces curieux, ces savants, ces ingénieux, ces ingénieurs, ces chefs de tribus, ces responsables politiques doivent inventer ou réinventer une cohabitation intelligente avec l’eau. L’avenir de la Méditerranée en dépend.

Xavier Picot Bataner

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