L’agriculture irriguée méditerranéenne en France : Une source de richesse au cœur des enjeux du développement durable

Les régions méditerranéennes françaises n’échappent pas à la gestion de la pénurie en eau. Certes, la proximité de grands fleuves et de grandes rivières comme la Durance et le Rhône laisserait à penser que l’eau est très abondante dans nos régions mais force est de constater que celle-ci est très inégalement répartie dans le temps et dans l’espace.

irrigationL’eau est un bien précieux qui doit satisfaire les besoins des populations, la demande de  l’industrie mais aussi maintenir la vie aquatique et le développement d’une activité touristique en plein essor. Elle est aussi essentielle et indispensable à la quasi totalité des filières agricoles. Comme dans l’ensemble du bassin méditerranéen et ce, depuis des millénaires pour certains pays, l’accès à l’eau est un enjeu majeur en termes socio-économiques mais aussi en matière d’aménagement du territoire et d’entretien de l’espace.

En France, depuis une vingtaine d’années, les débats sont essentiellement portés sur la protection et la préservation de la ressource en eau souvent au détriment des usagers. Les nombreux textes (Directive Cadre sur l’Eau, Schéma Directeur d’Aménagement et de Gestion des Eaux, Loi sur l’eau …) ont systématiquement laissé de côté les spécificités de l’irrigation de l’agriculture méditerranéenne : dominance de l’organisation collective, multi-usages de l’eau distribuée dans ces réseaux, poids économique et social des produits issus de cette production, etc.

Partant de ce constat, les irrigants français des régions méditerranéennes ont constitué ARIMFl’Association des Irrigants des Régions Méditerranéennes Françaises (AIRMF) dont l’objectif essentiel est d’apporter les éclairages nécessaires sur ces filières auprès des diverses institutions, des élus locaux, des pouvoirs publics et de la société en général. C’est dans ce cadre qu’en 2009, cette Association a engagé une étude sur le poids socio-économique de l’irrigation dans nos régions dont voici les principaux résultats.

La maîtrise de l’eau : une nécessité dans un contexte méditerranéen

Comme dans tout le bassin méditerranéen, le climat de nos régions se caractérise par une répartition très inégale des précipitations dans l’année. La variabilité est également très importante, 2002 et 2007 ont été les années les plus humides de ces trois dernières décennies tandis que 2003, 2004 et 2006 font parties des plus sèches sur le même pas de temps.

secheresseLes modifications climatiques nous contraignent à nous préparer à une aggravation du déficit hydrique estival due à une diminution constatée des pluies d’été et une hausse des températures.

 Dans ce contexte naturel, d’importants travaux d’aménagement hydraulique ont eu lieu autour des deux plus grands cours d’eau de la région : la Durance et le Rhône qui ont permis de sécuriser de grands périmètres d’irrigation en Languedoc-Roussillon et en Provence. Cependant, sur une grande partie de ce territoire, l’eau reste très inégalement répartie. Depuis l’époque romaine et le moyen âge, les hommes ont su capter et stocker cette ressource pour satisfaire les premiers besoins en irrigation pour répondre à la demande des populations.Aujourd’hui 200 000 ha sont irrigués dans les régions méditerranéennes françaises. Soit environ 20 % des terres cultivables contre 10 % à l’échelon national.

Fruits et légumes, prairies et fourrages représentent 55 % des surfaces irriguées. Pratiquée depuis très longtemps dans nos régions, l’irrigation a permis le développement de productions typiques à forte valeur identitaire (la base du fameux régime méditerranéen) et d’une importance capitale pour les économies régionales.

Répartition par cultures des surfaces irriguées dans les régions de France métropolitaine (source recensement général agricole 2000).

Les régions méditerranéennes françaises sont donc profondément spécialisées dans la production de fruits et légumes. Plus du tiers de la production de pommes se situe dans ces régions, la quasi totalité de la production de pêches et nectarines, mais encore 60 % des courgettes, 40 % des salades et melons français sont méditerranéens. Il s’agit donc bien d’un bassin de production d’importance nationale et européenne.

Des productions irriguées qui constituent le cœur de l’économie agricole régionale

Les cultures de fruits et légumes génèrent à elles seules près 2,4 milliards d’euros de chiffre d’affaire. Auquel il conviendra de rajouter les effets de l’irrigation sur 35 000 ha de vignes, 12 000 ha de blé dur et 40 000 ha de prairies (chiffre d’affaire engendré non estimé aujourd’hui).

Si on recentre le débat uniquement sur la production fruitière et légumière, les besoins en main d’œuvre n’ont rien à voir avec les autres types de cultures. Il suffit de 10 heures de travail/ha pour les céréales alors qu’il en faut 1000 pour un hectare de vergers et de maraîchage de plein champ et jusqu’à 10 000 pour un hectare de productions sous serre.

Ces mêmes fruits et légumes qui n’occupent que 5 % de la surface agricole utile des Régions Provence Alpes Côte d’Azur et Languedoc Roussillon emploient plus de 40 % des emplois agricoles directs de ces régions.

Les travaux conduits dans cette étude aboutissent à la conclusion suivante : pour 100 ha irrigués ce sont 22 emplois directs et indirects créés.

Pour les deux Régions : 40 000 emplois dépendent directement et indirectement de l’agriculture irriguée.

De nouveaux enjeux liés à la gestion de l’eau

La préservation quantitative et qualitative de la ressource en eau est un des grands enjeux du XXIème siècle. L’Europe s’est fixée des objectifs ambitieux avec « l’atteinte du bon état des masses d’eau à l’horizon 2015 ».

Parallèlement et comme sur tout le littoral, les régions françaises méditerranéennes continuent d’accueillir une population toujours plus importante avec de nouveaux besoins et des implications considérables en terme d’occupation de l’espace et d’aménagement du territoire.

On compte près de 60 000 nouveaux habitants supplémentaires tous les ans dans nos deux régions depuis une vingtaine d’années. Cet accroissement de population s’accompagne de son corollaire d’impacts sur les territoires et se traduit concrètement par la disparition de 1 700 ha de surfaces irriguées toutes les années. Contrairement à la tendance générale observée en France où toutes les régions ont vu leurs surfaces irriguées augmenter (en particulier à l’ouest du pays), Provence Alpes Côte d’Azur et Languedoc Roussillon ont vu diminuer cette surface à cause essentiellement de l’expansion urbaine dans les plaines autrefois destinées à l’agriculture. A ce rythme, la moitié de la surface irriguée aura disparu à la fin du siècle.

L’opinion  publique en France perçoit mal la nécessité de maintenir l’agriculture irriguée dans nos régions. Si la nécessité d’optimisation des réseaux, d’économie à la parcelle, de gestion des rotations et de modifications des systèmes agraires doivent rester des préoccupations majeures dans le travail des agronomes et des agriculteurs, il ne faut pas oublier que l’eau reste indispensable à toutes formes d’agricultures dans le bassin méditerranéen. Sans irrigation, il est techniquement et économiquement impossible de maintenir cette activité.

De plus, il est important de rappeler que l’irrigation propose des services non marchands difficiles à quantifier sur le plan économique, social et même environnemental.

On peut citer :

  • Le maintien et l’entretien d’un patrimoine historique d’ouvrages parfois très anciens : canaux de montagne, norias, puits, etc. ;
  • La contribution des canaux à l’écoulement des ruissellements intempestifs pendant la période des forts orages ;
  • La préservation de paysages attractifs de très grande qualité : les vergers du piémont roussillonnais, les cultures en terrasse en Cévennes, les prairies dans les vallées moyennes montagnes, etc. ;
  • La séquestration du carbone grâce à une production de biomasse accrue ;
  • L’irrigation de petites parcelles permet, en moyenne montagne, de maintenir des milieux ouverts intéressants pour la biodiversité inféodée à ce milieu ;
  • La recharge des nappes souterraines grâce à la submersion des prairies et des vergers de la Crau (Bouches du Rhône) …

Nous sommes à la croisée de chemins qui seront déterminants dans les années à venir si on souhaite répondre à tous les enjeux que la société nous impose dans un contexte de changements climatiques rapides.

L’irrigation doit préserver sa place pour les enjeux économiques et sociaux démontrés dans ce travail. De plus, il faut préserver ce patrimoine, le maintenir en fonctionnement, garder et transmettre le savoir-faire des agriculteurs et des agronomes tout simplement pour répondre à la demande croissante en produits alimentaire liée à l’augmentation des populations dans cette région du monde.

Même en préservant l’existant, il faudra sans aucun doute faire appel à des ressources non conventionnelles en particulier dans les pays de la rive sud : eaux urbaines traitées, eaux dessalées pour répondre à ces besoins nouveaux et soulager les rivières et les nappes. La création de petits ouvrages de stockage dans les zones de piémont ou encore la modernisation des réseaux existants devraient aussi d’ores et déjà faire partie des grands projets pour nos responsables politiques.

Loin des clichés habituels de gaspillage d’eau, l’irrigation est essentielle dans l’économie et dans l’environnement méditerranéen. Son abandon progressif serait la pire des réponses pour les générations futures. L’enjeu est multiple et sans doute d’une très grande complexité mais nécessite plus que jamais une mobilisation forte d’un point de vue financier et humain.

 Xavier Picot

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